6 : la Nuit du 4 août (2) : Rencontre du 3ème type


L'été, la nuit, le ciel est dégagé sur l'immensité du sombre, moucheté de l'infinité des mondes, habités ou non, qui brillent d'une présence aussi intense qu'incertaine, car il y a quantité d'étoiles visibles qui ne sont plus... leur extinction ne nous étant simplement pas encore parvenue. J'avais cette impression que le feu de mon amour était de cette sorte : encore ardent, mais dans la seule apparence luminescente de mon imagination. En rêve, on a tous vécu des amours extraordinaires ! des histoires (généralement assez cul-cul) dignes des téléfilms les plus sirupeux, mal doublés et surannés. Pourquoi les gays ont-ils donc un goût de chiotte dès qu'il s'agit de choses sentimentales ? En tout cas, j'étais là comme la petite sirène à soupirer sur son rocher, perdant ses pensées dans le noir de l'océan, dont la molle mouvance, facilement inquiétante la nuit, semblait presque attirante pour sa capacité à tout absorber et ne laisser que l'oubli.

Les bruits de la fête me parvenaient encore trop, car je n'étais pas si loin. Les graves des rythmiques de la musique, et les aiguës des rires ou cris des filles. Des garçons devaient les amuser, ou les embêter, ou les deux, car cela revient au même dans cette situation où personne n'est là sans arrières pensées – d'un niveau aussi consternant que nous, prouvant que les hétéros ne valent pas mieux... Je me suis donc mis debout pour repartir plus loin, plus loin de ce monde encore très vivace auquel je ne pouvais appartenir. Et c'est là que j'ai entendu un : « Ah ! » Je me tourne en sa direction (vers la fête) et vois une silhouette s'approcher prudemment sur les rochers piégeux. « Attends-moi... J'essaye juste de pas me casser la gueule. » Je ne connaissais pas cette voix ; un garçon, oui, mais qui ? J'ai sorti mon tél pour mettre en mode lampe et voir de quoi il en retournait. « Ah merci, éclaire-moi, ce sera plus facile. » Et là, le faisceau blafard à soudainement enrobé la forme humaine, pour faire jaillir le mirage fantomatique d'un délire dont je n'avais même pas osé m’enfiévrer : le mec le plus beau de l'univers ! – du moins, du mien. Le sort nous avait réuni sur une île, et voici – ô miracle ! – que nous étions désormais face à face, et face à notre destin, ici et maintenant, totalement seuls au seul monde qui compte : le nôtre.

    Ah dis-donc, j'ai eu du mal. Je te voyais pas... et tout d'un coup, hop, te voilà. Si tu t'étais pas levé, j'aurais pu passer à côté sans te repérer...
      Qu'est-ce que tu voulais que je dise ? J'étais sonné de trois coups de massue : d'abord d'en être si proche, ensuite d'entendre vraiment sa voix, très douce, et enfin d'entendre qu'il me cherchait... Arrivé à ma portée, sa main invita la mienne pour un check.

      Yo. Toi, c'est Octave, c'est ça ?
      Oui.
      Ça m'a choqué ! Comment il avait retenu mon prénom ?

      Moi c'est Abdoulaye (dit-il en me retapant dans la main).
      Comment ?
      T'as qu'à dire juste Abdou, c'est bon. Et oui frère, nos prénoms sont comme nos têtes : pas du même coin, quoi.
      Bah, on a les mêmes étoiles au dessus...
      Ouais mais dessous, elles nous voient sous différents angles... Que veux-tu : on est pas né sous la même.
      Non, mais tu connais pas ma vie.
      Ni toi la mienne, mais tu vas me raconter, dit-il en s'asseyant, m'obligeant à me rasseoir aussi et donc à rester près de lui.
      Quel doux piège... Il y eut un silence que j'étais incapable de briser, tétanisé par sa présence, si proche, si intime. S'il savait pourquoi je m'étais isolé ici... En fait, j'étais à deux doigts de me masturber, histoire de faire baisser la pression tout en communiant avec la Nature, pour en tirer un certain réconfort. Or ce n'était pas très confortable là où on était, en plus du bruit trop présent de la fête.
      Là, on est sous le même ciel, ai-je dit avec une affectation sensée être profonde, alors qu'elle était juste ridicule et à côté de la plaque.
      Et sur la même Terre, même si elle est particulièrement dure par ici.
      C'est le granit breton.
      Oui et bien il est froid et pas lisse. Pitié pour mon cul : tu connais pas un coin plus confort ?
      Si, il y a des herbes assez hautes, plus loin.
      Ça me semble mieux, non, tu trouves pas ?
      Si, si. Allons-y.
        Nous marchâmes un peu. Abdou me dit : 

        Moi j'ai 16 ans. Et demi ! Et toi ?
        J'aurai 16 aussi, dans pas longtemps.
        Quand ça ?
        Le 2 septembre.
        Cool, on est presque pareils quoi.
        Ouais... presque.
        Là j'avais un petit sourire qu'il voyait pas. « Pareils »... C'est clair que non, on ne l'était pas. Sur aucun plan. On est arrivé là où je voulais en venir : une sorte d'oasis d'herbes épaisses entourée de buissons d'ajoncs. Idéal pour ne pas être vus, ni dérangés...
        Dis donc, je te dérange pas ? me lança-t-il en s'installant. T'avais pas rencart avec une meuf au moins ?
        Là, j'ai fait une mimique qui ne voulait rien dire.

        Non, non. Je t'aurai pas suivi....
        Super. Donc pas de malaise...
        Pas du tout...
        OK. Mais dis-moi, à propos de meufs, elles sont comment celles d'ici ? T'es BG, j'suis sûr que t'as dû en repérer...
        Je l'ai interrompu en agitant mon petit bracelet rainbow à mon poignet. Ne me demande pas où j'ai trouvé ce courage...
        Ah, tes gay ?
        Genre... comme s'il avait pas remarqué !
        Ben ouais.
        Ah, c'est cool.
        J'ai fait une tête très étonnée, mais celle-là était sincère.
        Tu sais, c'est pas parce que je suis un renoi de banlieue que je suis homophobe !
        Nouvelle tête, en mode dubitatif.
        Bon, c'est vrai que ça n'a pas trop la cote par chez moi. C'est en groupe que t'es obligé de le paraître, mais je crois qu'individuellement la plupart s'en bat la race.
        Je vais arrêter de décrire mes têtes parce que c'était un festival... D'ailleurs, tu peux très bien les imaginer tout seul.
        Ouais, mais c'est normal, quand on connaît pas. Toi aussi t'as des préjugés : t'as pensé que j'étais anti alors que j'ai rien contre.
        C'est vrai, mais c'est cool.
        Et même, je te le dis direct : ça m'intéresse.
        Comment ça ?
        Ben je dirai pas non de passer une nuit avec un gay.

        Tête. Drôle de proposition, aussi. J'aurai pu m'attendre à : « Je me ferai bien sucer. » ou : « Je serai chaud pour ken. » Tu vois, un truc juste sexuel et très mec, sans vraiment de sentiments, et (on imagine) plus rien après, à part qu'il se casse vite fait. Bon, je ne fais la morale à personne et je ne juge pas : chacun est dans sa position, et chacun voit les choses à sa manière. C'est sûr que moi je pencherai plus pour un plan plus romantique, mais même s'il m'avait fait une proposition salace, plan cul (plus ou moins) vite fait et adios, et bien j'aurais été partant ! parce que n'importe quoi venant de lui : je prends ! C'est tout. Mais là, c'est pas ça. Là, il veut « passer la nuit »... Et ça, même si c'est un beau mâle, ça veut pas dire baiser non stop. Enfin bon, je te dis tout ça après coup, mais c'est quand même un peu l'analyse que je fis en accéléré sur le moment, ce qui me chamboula encore plus. Reprenant souffle, je lui demandai :
        Tu es gay ?
        J'ai pas dit ça ! J'ai dit que je ferai bien une expérience, pour voir. C'est de notre âge, non ? de faire des expériences... On va pas s'le cacher.
        Et donc, là, tu me fais une proposition...
        OK, j'y vais despi. Mais bon, ça va, y a que nous. Je te propose un plan, comme ça, sans prise de tête. C'est clair que je l'avais vu ton bracelet. C'est pas ce que j'ai vu en premier remarque ; en premier c'était tes cheveux ; ils pètent quand même ; ils pètent le feu ! Ça en jette.
        Merci.
        De rien, c'est la vérité : j'ai flashé dessus.
          J'ai souri en moi-même. C'est vrai qu'il y a pas mal de gens avec des préjugés négatifs sur les roux, mais c'est vrai aussi qu'il y a des amateurs plus spécifiques, des pour qui nous voir fait toujours un petit (ou un grand) quelque chose...
          Ton bracelet gay, continua-t-il, je l'ai quand même vite repéré... et j'ai trouvé ça bien. Et puis toi aussi... Et pas que les cheveux. T'as de l'allure. Stylé. Chais pas, tu m'as regardé... Tu sais bien. J'ai eu l'impression que t'avais un crush sur moi.
          J'avoue.
          Mais ouais, c'est cool. Toi aussi tu me plais ! Sinon, je serais pas parti dans le noir sur ces putains de rochers, dès que j'ai vu que tu te barrais de la teuf. J'avais envie de te retrouver. C'est une occasion... Voilà. Mais bon, te fais pas de film : c'est pas du love pour la life ! C'est juste pour la night. On est en vacances, sur une île perdue... Une île de la tentation, si on veut. Et si on est tous les deux tentés, on se fait plaise, sans souçaille, ni rien. T'en dis quoi ?
          Oh ben moi je suis d'accord.
          J'en étais sûr bébé.
          Se disant, il mit un bras sur mes épaules.
          Mais attends, faut que je te dise un truc. En fait, c'est la première fois pour moi. Je veux dire, j'ai déjà fait des trucs avec des garçons, mais pas complètement...
          T'inquiète bébé, tu peux me faire confiance : je vais être sweety, ça va bien se passer.
          Et là il chante le truc de Justin Bieber, changeant juste les : « girl » par : « boy » :
          « If I was your boyfriend, I'd never let you go. Keep you on my arm boy, you’d never be alone. I can be a gentleman ! Anything you want... If I was your boyfriend never let you go. Tell me what you like yeah, tell me what you don’t. »
          C'était mignon. J'ai adoré. Il chante super bien en plus. Et encore en plus, il se trémoussait en se collant à moi.
          Moi aussi c'est la première fois, dit-il en parlant doucement. Avec un mec, je veux dire... J'ai déjà connu des meufs, c'est vrai, mais autrement... c'est le cas de le dire !

          On a rigolé. Cela relâchait un peu de pression, laquelle était montée très vite, pour tous les deux. Et là, le lascar a pris ma tête dans ses deux mains, pour m'embrasser avec ses lèvres très charnues, longuement, me faisant déjà merveilleusement l'amour, rien qu'avec sa langue, langoureuse, doucereuse, pénétrante, envahissante, conquérante. On y était, à ce moment tant espéré ! et rien ne pouvait plus empêcher notre destin de suivre le cours inéluctable de son bon plaisir...

          À suivre...

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